Vince descend un sentier ourlant les bords du Loch Morar, dans les Highlands écossaises. Il marche avec vigueur, tout à la joie que lui procure un kaléidoscope de verts et de bleus, joyaux de pure beauté. Et comme souvent dans ces moments-là, il sent Fudge folâtrer à ses côtés. Son griffon couleur miel est parti pour l’Autre Monde il y a déjà quelques années, mais il existe toujours et attend patiemment la venue de son maître, une fois son séjour terrestre achevé. Le quadragénaire joue souvent encore en pensée avec lui, l’imaginant tracter ces énormes branches d’arbre dont il raffolait, ou dévaler tellement vite un talus que ces pattes arrières rattrapaient les autres, toujours à la limite de la culbute. Presque comme s’il était là en chair et en (très longs) poils. Ce qu’il a pu verser comme larmes après avoir recueilli son dernier soupir. Jamais il n’avait pleuré aucun humain comme Fudge, même pas sa maman chérie. C’est que l’amour d’un chien, c’est plus vaste encore que l’océan, le cosmos même, ça n’a pas de limite. Aucun humain n’aime comme cela…
Il soupire, se sentant un peu ingrat envers Maureen qui télétravaille à quelques miles dans leur camping-car, préférant peaufiner ses travaux graphiques plutôt qu’affronter les intempéries qui constellent toujours l’été en Ecosse. Une chic fille qui lui rend la vie facile, le couple bénéficie de moyens suffisamment conséquents pour que son job d’acteur à lui ne l’oblige pas à courir les castings à longueur d’année.
Le sentier mène à un petit croissant de galets jonché de branchages. Vince grimace. Pas une plage pour se baigner, d’autant que le vent a encore forci. Un mouvement attire soudain son attention. Un chien ! Un petit chien noir qui se précipite sur lui en battant furieusement la queue, il le caresse, ému par ce signe sûrement envoyé par Fudge. Mais la colonne vertébrale du toutou lui écorche presque les doigts. Il est famélique, et sûrement couvert de puces. Un chien errant. Et ce depuis longtemps.
L’estomac de Vince se tord tandis qu’il inspecte fébrilement ses poches. Rien. Il n’a absolument rien à lui donner à manger, sinon une vieille barre de réglisse oubliée dans son sac que la pauvre créature avale sans mâcher. Il regarde aux alentours. Pas une maison non plus et pour cause. Maureen et lui se sont arrêtés au bord de ce petit lac, justement attirés par son éloignement de tout. Une route en terre battue interminable les y a conduit la veille, débouchant sur un petit plateau idéal pour une nuit sans être dérangés. Que faire? Son coeur lui dicte de porter l’animal avec lui jusqu’au camping-car, le nourrir, l’adopter, mais il hésite, tandis que le chien s’éloigne pour lapper avidement une flaque d’eau. Il croit entendre son père « Giving sweets to a dog, that is so stupid, Vince ! » Le chien boit, boit, boit interminablement. Il doit être malade en plus, c’est sans doute pour cela qu’on l’a abandonné. Maureen n’acceptera jamais d’embarquer ce pauvre hère mourant, d’autant qu’elle est allergique aux poils de chien.
Vince profite de l’inattention du quadrupède pour s’éloigner, remonte sans force le chemin. Il se sent lamentable, et si lâche. Une heure plus tard, après avoir buté contre une racine à s’en bleuir un orteil, il rejoint Maureen, installée à la place de conducteur avec un livre. Elle met le contact sitôt qu’elle grimpe à côté de lui.
— Everything all right?
— Yes. Thank you for waiting.
Il n’a pas envie de lui raconter. De l’entendre lui confirmer qu’il a bien fait, qu’ils ont encore tout un road-trip devant eux et ne peuvent pas s’encombrer maintenant. Malgré le charme d’une petite halte à Mallaig, terminus romantique de la ligne du train de Harry Potter, Vince ne retrouve pas son équilibre. Il se sent de plus en plus misérable. Comme s’il abandonnait Fudge et tous les chiens du monde à leur sort. Ils auraient au moins pu amener le toutou mourant chez un vétérinaire… Tandis qu’ils reprennent la route, Vince pianote sur son smartphone, presque soulagée de découvrir qu’il n’y a aucun praticien avant Oban, leur destination du jour.
Maureen sent bien que quelque chose ne va pas, mais elle sait que Vince a parfois des coups de cafards gigantesques contre lesquels elle se révèle impuissante. Il lui a bien expliqué que ça n’avait rien à voir avec elle ou leur relation, que ça faisait partie des processus naturels d’intégration des parts de soi blessées dans cette vie ou celles d’avant, et qu’il ne peut rien faire sinon attendre en respirant profondément que ça passe. Cette explication donnée à de banals coup de blues l’ont toujours fait sourire, mais si donner un sens, quel qu’il soit, à cette souffrance psychique récurrente peut aider son Darling, c’est ce qui compte.
La pluie bat les carreaux de la chambre d’hôtel qu’ils ont louée pour s’immerger dans la mousse d’un bain chaud, las des nuits humides en van. Se tournant et se retournant sur le lit trop dur, Vince imagine le chien noir tremblant de froid sous les vagues d’averses. Il s’endort comme on sombre.
La jeune femme relève ses jupes pour enjamber le petit muret qui borde leur maison. Ses sabots s’enfoncent dans la boue.
— Maman?
Oh non ! Laoghaire s’est réveillée malgré toutes les précautions prises par sa mère pour s’habiller et se préparer sans bruit. A son soulagement, la petite fille sur le pas de la porte n’essaie pas de la suivre. Elle lâche seulement « - Tu reviendras, n’est-ce pas? »
Fiona a la gorge trop nouée pour articuler le moindre mot. Elle hoche la tête et disparaît dans la nuit, évitant de regarder une seconde de trop la frêle silhouette en chemise, faiblement éclairée par la lune. Plus loin, alors que la maison au toit de chaume n’est plus visible, elle doit encore lancer des pierres à leur grand chien fauve pour qu’il renonce à l'escorter. Elle marche longtemps avant de s’effondrer au bord d’un ruisseau auquel elle peut mêler ses larmes.
On devait venir la chercher à l’aube. Le forgeron du village, guéri d’un furoncle grâce aux cataplasmes qu’elle lui avait administrés quelques mois auparavant, l’a prévenue à ses risques et périls. Elle sait qu’elle a fait ce qu’il fallait pour épargner le pire à ses enfants et leur père, même si son coeur fait plus mal sans doute encore que la Question à laquelle elle aurait été soumise comme sorcière. Un hurlement déchire soudain la nuit, les loups…
Vince se réveille dans un cri. Maureen le serre dans ses bras tandis qu’il sanglote des propos incohérents sur un cauchemar impliquant un chien et des loups. Ce n’est qu’au petit-déjeuner, après qu’elle lui ait beurré un toast pour accompagner son bacon qu’il avale à grand peine, qu’il lui raconte ce qu’il se « rappelle » de sa vie ici en Ecosse au moyen-âge. Le fait qu’il était une femme dans cette vie antérieure, ses enfants, son mari, le chien de la veille… Il les a tous abandonnés. Maureen hasarde prudemment :
— Pour ta famille d'avant, c’est un peu tard… Elle respire profondément pour éviter un fou rire qui détruirait son compagnon hypersensible. Mais pour le chien, si tu veux, on retourne le chercher.
Vince prend à son tour une profonde inspiration pour éviter de pleurer à nouveau, de reconnaissance cette fois.
— Non Darling. Tout est juste.
Tandis Tandis que le couple visite la McCaig’s Tower, étrange monument circulaire dominant Oban, Vince retrouve peu à peu la paix. L’ouvrage avait été entrepris à la fin du XIXe siècle par un riche banquier de la ville qui voulait tout à la fois laisser un monument à sa famille et donner du travail aux tailleurs de pierre locaux. Resté inachevé, l’édifice ouvre aujourd’hui ses arcades sur la baie et les îles au loin.
Vince fait signe à Maureen de ne pas l’attendre pour la visite d'une distillerie de whisky en contrebas et s’assied sur un muret qui donne sur l’île brumeuse de Mull. Un endroit bien choisi pour écouter sa sagesse intérieure. Un endroit bien choisi pour écouter sa sagesse intérieure. Vince ferme les yeux. L’image du petit chien noir lui revient, lapant interminablement sa flaque d’eau, puis quelques caresses sous ses doigts, la réglisse avalée tout rond. Curieusement, il ne le voit plus tremblant sous la pluie. Il le voit couché parmi les branchages, tranquille. Et soudain, il sait. Le chien n’avait pas besoin d’être sauvé. Seulement rencontré.
Un rayon de soleil surgit des nuages et caresse les longs cheveux bouclés de Vince. Quelque chose cède alors en lui, quelque chose de très ancien qu’il n’aurait su nommer. Fiona, ses enfants sur le pas de la porte, le grand chien fauve qu’elle avait chassé à coups de pierres pour l’empêcher de la suivre… Tout cela est là, un instant, et puis ne fait plus mal. Il reste longtemps assis face à l’île.
Lorsque Maureen remonte de la distillerie, légèrement plus joyeuse qu’elle n’en était descendue, elle le trouve toujours sur son muret.
— Ça va, Darling ?
Vince lui sourit.
— Oui.
Et cette fois, c’est vrai.