Je suis libre, libre, libre !
Comme chaque fois que Dorothée s'élance sur les routes, un sentiment d'exaltation la saisit. Le monde lui appartient.
Sa Harley Davidson rouge vif vibre entre ses cuisses musclées, mais pas question aujourd'hui de se laisser aller jusqu’à l’orgasme : elle va bientôt aborder les tournants en tête d'épingle d'une route de montagne qui nécessitera toute sa concentration.
Elle songe à son maître intérieur... Depuis qu'elle l'écoute attentivement, il l'a menée à tant de folies joyeuses. C'est lui qui l'a incitée à acheter cette merveille, elle qui n'avait jamais conduit autre chose qu'une Peugeot gris souris. Il y a quelques mois, elle surfait sur ebay pour trouver une machine à coudre et voilà que Joy s'est affichée en grand format. Elle n'a pas pu détacher ses yeux de ce bijou mécanique dont le guidon lui rappelait son adolescence, lorsqu'elle traînait avec une équipe de Hell's Angels... machos à souhait, mais tellement sexy dans leurs attitudes de bad boys. Si limités du bulbe aussi. Elle avait fini par s'ennuyer avec eux ; comme elle trop helvétiques pour être vraiment libres.
Sages études de lettres s'ensuivirent. Mariage avec un polytechnicien. Soins à des enfants aujourd'hui partis aussi loin de la maison que possible : Australie pour l'un, Japon pour l'autre. Amants de passage. Divorce. Ménopause. Solitude et résignation.
Dorothée s'arrête à Sion pour ôter son casque. Elle a pu observer au passage que les radars étaient disposés bien avant sur la route, plutôt du côté de Martigny, et elle sait qu'à midi, les flics valaisans déjeûnent tous, sans exception. Elle met les gaz sur un long bout droit en direction de Brig. Le vent fouette ses longs cheveux qu'elle a eu récemment la coquetterie de décolorer en blond cendré. Oiseau aux ailes largement déployées, fou de bassan plongeant dans la mer, aigle fondant sur sa proie, la voilà qui bifurque dans la vallée de Conches, entre deux villages aux spectaculaires vieux chalets à balustrades sculptées et toits ardoisés. Sa moto penche tel un voilier dans des lacets de plus en plus serrés.
Arrivée au col du Nüfenen à plus de 2'500 mètres d'altitude, elle parque soigneusement son destrier et se perche sur un monticule permettant d’admirer simultanément la vallée qu'elle vient de grimper et l'autre, celle qu’elle va descendre, le Val Bedretto, qui mène à l'Italie. Un vent violent la pousse à l'intérieur d'une de ces cafétérias de haute altitude où l'on trouve des mets au fromage d'alpage qu’on déguste devant les grandes baies vitrées encadrant un tableau de haute altitude âpre de beauté. Lorsqu'elle pénètre dans l'établissement, les conversations s'arrêtent. C'est qu'elle dégage avec sa longue silhouette sertie dans une combinaison de cuir écarlate et gris argent. Le fait qu'elle approche des septante ans importe peu, tant elle dégage dans son éclat de femme comblée… par elle-même.
Envie de douceur. Elle commande une Ovomaltine brûlante, flanquée d’un épais croissant aux amandes. Voilà longtemps qu'elle a cessé tout régime, consciente que son organisme sait parfaitement répondre à ses envies en sélectionnant ce dont il a besoin, rejetant le reste.
Quelques tables plus loin, une quinquagénaire morose lui fait face, assise devant un thé et une barre de céréales de régime qu’elle grignote avec des mines d’écureuil. Quelque chose chez elle arrête Dorothée. La doudoune noire, les épaules rentrées, cette façon de manger comme si même une bouchée devait être négociée. Elle connaît cette femme. À cinquante ans, elle lui ressemblait davantage qu’elle n’aimerait l’admettre. Elle aussi avait traversé une crise monumentale, accablée d’idées noires à l’idée de vieillir sans avoir réellement vécu, seule dans une maison devenue trop grande, avec un corps qui semblait chaque matin inventer une nouvelle manière de lui faire mal.
À l’époque, elle aurait essayé de sauver cette inconnue. Elle lui aurait parlé du stage de soins par les minéraux où un ami l’avait entraînée presque de force. Du quartz rose qu’elle glissait sous son oreiller, de la cornaline dont la couleur orange suffisait certains jours à lui rendre de l’élan. Elle lui aurait raconté son cabinet aux portes peintes façon Vasarely, les pierres disposées avec soin, puis toutes les autres techniques qu’elle avait apprises avec une passion frénétique.
Elle avait voulu guérir. Puis guérir les autres. Elle avait obtenu de jolis résultats, parfois même spectaculaires. Mais beaucoup de ses patients revenaient quelques semaines ou quelques mois plus tard avec les mêmes douleurs, les mêmes angoisses, ou de nouvelles qui leur ressemblaient étrangement. Dorothée cherchait alors une technique supplémentaire, une formation, une explication. Jusqu’au jour où elle avait compris qu’elle passait son temps à vouloir réparer des gens qui ne lui avaient jamais demandé d’être réparés. Cette découverte avait été vexante. Et libératrice.Peu à peu, elle avait cessé de chercher ce qui clochait chez les autres. Puis ce qui clochait chez elle.
La femme-écureuil termine son thé, enfile sa doudoune d’un noir déteint et se dirige vers la sortie. Dorothée la regarde passer. Elle ignore tout de cette femme. Peut-être est-elle parfaitement heureuse. Peut-être traverse-t-elle l’enfer. Peut-être déteste-t-elle simplement le thé de cette cafétéria. Alors qu’elle passe près de sa table, Dorothée l’interpelle :
— Madame ?
La femme se retourne, méfiante. Dorothée attrape le stylo qui traîne près de la caisse, écrit quelques mots au dos de son ticket et le lui tend.
— C’est pour vous.
— Pourquoi ?
— Aucune idée.
La femme hésite, prend le papier et sort sans le lire. Dorothée sourit. Voilà qui est très bien ainsi. Elle se lèche voluptueusement les doigts pour récupérer le sucre qui y colle encore et termine son Ovomaltine. Sur le parking, la femme en noir s’installe dans sa voiture anthracite. Avant de mettre le contact, elle déplie machinalement le petit papier.
Tout passe. Toujours.
Elle le relit. Puis le glisse dans la poche de sa doudoune. À l’intérieur de la cafétéria, Dorothée ne pense déjà plus à elle. Voilà peut-être ce qui a le plus changé. Elle n’éprouve plus le besoin d’améliorer le monde avant de pouvoir en jouir. Elle n’attend plus non plus de devenir une meilleure version d’elle-même. Son corps a ses jours glorieux et ses jours grinçants. Son passé comporte quelques chefs-d’œuvre et un nombre respectable de conneries. Quant à son avenir, elle a renoncé à lui donner des ordres. Elle aime simplement être là.
Son maître intérieur lui souffle soudain avec insistance de reprendre la route.
— Oui, oui, j’arrive.
Près de sa Harley, tandis qu’elle finit de tresser ses cheveux avant d’enfiler son casque, un motard s’approche et soulève sa visière.
— Je vous ai vue tout à l’heure dans la cafétéria. Je vais sur Verbania, sur le lac Majeur. Ça me ferait plaisir de faire un bout de route avec vous, si c’est aussi votre destination.
Dorothée observe le jeune visage qui lui sourit. Pourquoi pas ?
— Avec plaisir.
Puis elle baisse les yeux vers sa moto à lui. Une Harley jaune pétard. Sur le réservoir, le logo de son ancienne école des Mystères. Dorothée éclate de rire.
— Évidemment.
— Pardon ?
— Rien. On y va ?