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Le jeune soldat grimpe au-dessus d’un des abris militaires adossés à la Dent de Morcles. Les autres sont descendus en plaine pour une longue permission mais lui, on l’a désigné pour rester ces trois jours, veiller à ce que personne ne pénètre dans cet antre sombre et glacial. Mais qui diable voudrait s’introduire ici ? Et pour y voler quoi ? Une gamelle bosselée ? Un barda sentant le fauve ? Il parvient à la crête. Ses yeux lui font mal sous la lumière aveuglante du glacier des Martinets. Pourtant il est encore tôt, à peine six heures en cette journée de la mi-août 1920. Mais c’est comme ça ici, à 2'600 mètres d’altitude, toujours les premiers servis au niveau du soleil… et les derniers, quand les rayons du soir vont les chercher jusqu’au fond des cabanes. Il considère les roches empilées autour de lui, des ardoises sombres formant un feuilleté qui n’a rien d’appétissant, sur lequel il dérape chaque fois qu’il s’éloigne à contrecoeur pour satisfaire un besoin naturel. Il retarde toujours cette épreuve autant que possible, à s’en faire des coliques, tant il redoute une chute dans le déversoir nauséabond qui sert de lieu d’aisance. Combien de fois s’est-il réveillé en sueur après avoir rêvé, ou plutôt cauchemardé, qu’il roulait-boulait dans un étroit couloir à avalanche, réduit en bouillie par les roches entraînées avec lui. Il frissonne. 

Les Dents du Midi déchiquètent impitoyablement le ciel en face de lui, arêtes acérées dont les névés étincellent, hostiles. Il essaie de s’empêcher de regarder plus à l’ouest où scintille le lac avec à son bord, Vevey, sa ville où Luna, sa petite chienne l’attend en vain,  la truffe collée au portail, comme sa mère le lui a écrit récemment. Il piétine. Il déteste rester debout toutes ces heures sans rien faire, hésite à s’asseoir et bourrer sa pipe. Ce n’est pas à cette heure matinale que le lieutenant va débarquer pour la grande ronde, mais les ordres sont les ordres. À huit heures, il s’autorise enfin à allumer un réchaud et préparer la chicorée qui arrosera un morceau de pain et de saucisson, le tout tellement sec qu’il mâchonnera néanmoins avec délectation, faisant durer cette diversion. Tout est bon pour faire passer le temps, même si l’amertume de sa boisson le fait grimacer ce matin. Il faut dire que la réserve d’eau est au plus bas et il lui a été difficile d’éviter les dépôts accumulés au fond du réservoir. Il est temps que le mulet d’approvisionnement fasse sa tournée. Il frissonne à nouveau. Et si on l’avait oublié ? Il lui faudrait trois heures de marche sous un soleil écrasant pour rejoindre la première source. Le son de pierres dévalant un couloir le fait se dresser immédiatement et saisir sa baïonnette. Précautionneusement, il avance sur le sentier en direction du bruit, s’efforçant de ne pas regarder le vide en contrebas. La plaine est si proche, deux-mille mètres plus bas… mais à un pas, un faux pas seulement ! Son cœur cogne. Le sentier devant lui est vide. Sans doute une chute de pierres naturelle. La montagne remue, bouge, se transforme sans discontinuer. Vivante, toujours prête à piéger celui qui s’y hasarde. Le soir, la roche craque, gémit, heurte parfois la tôle qui surplombe l’abri, la faisant vibrer d’une note lugubre. Au coeur de la nuit, il doit souvent se raisonner pour s’empêcher d’imaginer que la voûte de la cabane, creusée à l’explosif, ne s’effondre sur les dormeurs.

Plongé dans ses pensées, il sursaute en apercevant une silhouette féminine campée devant la paroi boisée qui ferme la grotte-cabane, les mains sur les hanches :

— Vous êtes un bon gardien, vous !

— Mais comment êtes-vous…

— Par en dessus. Pas envie qu’on me tire dessus. Vous n’avez pas vu des chèvres ? 

Embarrassé, le jeune homme se contente de faire un signe négatif. Il pose gauchement sa baïonnette. Plus âgée que lui, la femme doit avoir la trentaine. Des cheveux noirs dépassent d’un chapeau de paille tenu par un fichu. Ils coulent comme un fleuve sur ses épaules menues. Ses yeux ont la couleur du Léman par beau temps et font oublier le nez un peu fort.

— Vous ne pouvez pas rester là.

— Vraiment ? Qu’est-ce que vous protégez si mal ?

Elle ouvre la porte de la cabane pour guigner à l’intérieur. Affolé, il l’attrape gauchement par le bras et tire. Elle se retourne, dégage son bras. Elle est aussi grande que lui. Troublé par la moiteur de son bras, il la dévisage, mais n’ose monter plus haut que sa bouche charnue. Il reste figé. À part deux prostituées, il n’a que peu « fréquenté » la gent féminine. Le temps s’étire, le soleil a maintenant investi les lieux, il brûle déjà tout ce qu’il touche.

— Laissez-moi m’abriter un moment, je dois reprendre des forces avant de continuer.

— Mais je ne peux pas…

Mais la jeune femme est déjà à l’intérieur. Il la suit, tétanisé. Elle arpente la coursive centrale entre les rangées de couchettes, caresse au passage les vêtements suspendus aux crochets, considère les armes appuyées contre le mur du fond, puis revient vers la table, près de l’entrée. Il ne la quitte pas des yeux. Sa jupe ample se balance, frôlant des chevilles qui paraissent d’autant plus fines qu’elles émanent de larges godillots ferrés. Elle s’assied et attrape une gourde en peau attachée à sa ceinture :

— Mes chèvres se sont échappées. La dernière fois, je les avais retrouvées à la moitié de la Dent de Morcles, c’est pourtant pas l’herbe qui les attire si haut. C’est quoi votre nom ?

— Julien.

— Amusant. Moi c’est Julianne. 

Elle se fige soudain, paraît écouter quelque chose. Elle souffle :

— On vient. Sortez vite ! Je vais me cacher…

— Mais…

— Vous avez deux minutes.

Julien bondit dehors, claque la porte, attrape sa baïonnette, et se fige devant la cabane en position de garde. Quelques instants plus tard, le soldat-muletier apparaît, menant un premier animal lourdement chargé, suivi par le lieutenant, juché sur un autre mulet. Julien se met au garde-à-vous.

— C’est bien, rompez !

Le lieutenant regarde Julien d’un air que celui-ci perçoit comme soupçonneux. Le jeune homme se sent rougir jusqu’au front.

— Alors qu’est-ce que vous attendez !

Julien se précipite vers la mule et aide son camarade à décharger les deux énormes outres qui contiennent l’eau si précieuse. Descendu de sa monture, le lieutenant ouvre la porte de la cabane. Julien prie silencieusement, mais un coup d’œil circulaire rapide ne lui révèle aucune trace de Julianne. Soulagé, il aide son camarade à vider une première outre dans le baquet réservé à cet effet. Un premier réceptacle vide est glissé dans le panier vide du mulet. Julien ne peut s’empêcher de frémir en voyant le lieutenant se hisser sur une des échelles des couchettes. S’il trouve l’intruse, c’en est fait de sa carrière militaire et de la plupart de ses rêves. Il courbe l’échine en déposant la deuxième outre, humide de condensation, en équilibre sur le rebord du baquet. L’autre soldat chuchote :

— Je t’amène encore les vivres et une lettre.

— Soldat Rigot !

Julien se fige au garde-à-vous au rugissement du lieutenant.

— Venez tout de suite ! Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?

— Eh bien…

Le cœur à l’arrêt, Julien se hisse en vue du contenu des couchettes. Des chaussettes traînent çà et là, un livre aussi sur la couche de Miserez, mais pas de Julianne en vue, à son grand soulagement.

— Vous allez me nettoyer tout ça et égaliser les algues. Après-demain, je veux voir cette cabane briller comme un sou neuf. Vous préparerez également le repas des hommes. Rompez ! 

Julien aurait ri de soulagement si un regard charbonneux du lieutenant, décoché tandis qu’il quitte les lieux d’un pas martial ne l’en avait dissuadé.

Sitôt l’équipage reparti vers la plaine, le jeune soldat retourne dans le refuge, pensant que Julianne va surgir brusquement de sa cachette admirablement trouvée. Pas âme qui vive. Ni le moindre bruit pouvant trahir une présence. Profitant d’un moment d’inattention des trois hommes, la jeune femme a sans doute réussi à se glisser au dehors. Légèrement déçu, Julien grimpe sur les couchettes et commence à réunir les effets qui ont tellement heurté le lieutenant. Un froissement l’interrompt soudain. Encore un de ces fichus campagnols. Seuls animaux avec les choucas et les aigles à parvenir à survivre annuellement dans un environnement aussi extrême. En sus de son imputrescibilité, le varech séché est pourtant réputé comme répulsif aux punaises et aux rongeurs. Le jeune homme frissonne de dégoût à l’évocation de cette autre cause de nuits chahutées. Mais la couchette d’où provenait le bruit s’anime et Julianne s’en extrait en riant, des algues plein les cheveux :

— Vous pouvez me remercier !

— Pour ça oui.

Julien la regarde si fixement qu’elle ravale les paroles qu’elle allait prononcer, baisse les yeux. Est-il possible de tomber amoureux en quelques minutes ? Ou est-ce seulement l’absence de présence féminine sur ces hauteurs qui rendrait séduisante la plus crottée des vachères ? Le jeune homme sait seulement qu’un désir fou, impérieux, s’est emparé de lui. Une force inconnue le pousse à saisir à pleines mains la nuque de la jeune femme, à approcher son visage du sien. Il l’entraîne sur la couche. À sa surprise, elle ne résiste pas, c’est même elle qui mordille ses lèvres, les agace jusqu’à ce qu’il la plaque contre elle, oublieux de la dureté qui l’embarrassait il y a quelques minutes encore. Il glisse sa langue entre ses lèvres pleines… Son premier vrai baiser. Elle cède un moment, puis se dégage brusquement.

— Vous avez de ces manières !

— Pardon, s’exclame-t-il. Je suis désolé.

Mais le sourire de la jeune femme le rassérène. S’asseyant, elle époussette son corsage.

— Je vais monter là-haut. Vous m’accompagnez ? »

Il hésite. Sa terreur de la montagne, à laquelle s’ajoute la crainte de désobéir aux ordres, lui tord l’estomac. En rajustant son chapeau, elle bombe légèrement le torse. Il fixe sa poitrine, abondante sous un corsage rouge délavé. Elle rampe jusqu’à l’échelle qu’elle dégringole prestement : 

— Bien. J’y vais toute seule. Adieu beau jeune homme !

Julien s’entend répondre malgré lui :

— Je vous accompagne.

En bas, il attrape une veste sur un crochet et la suit au dehors. En contraste avec l’intérieur, la lumière est aveuglante, mais la jeune montagnarde ne cligne même pas des yeux.

— Prenez un couvre-chef et un peu d’eau, voyons!

Julien s’affaire à nouveau dans la cabane. Lorsqu’il en ressort, il réalise que Julianne a déjà progressé sur la sente en direction du Valais. Ses jambes flageolent un instant, mais la jupe vert foncé qui frôle un mur d’ardoises l’attire irrésistiblement. Appliqué à ne rien regarder d’autre, il suit la jeune femme comme un automate. Elle grimpe vite. Évite d’un geste gracieux de la tête des rochers en surplomb. Vole au milieu des éboulis sur lesquels il dérape lourdement, le cœur battant, baigné de sueur. Plus tard, elle l’attend sur un promontoir donnant sur un vide qu’il n’ose regarder. 

— Si vous tombez, tournez-vous tout de suite face au sol. Vos pieds arrêteront la chute. 

Trop essoufflé pour répondre, Julien saisit la gourde qu’il s’est accrochée en bandoulière. Tout en recommençant à marcher, Julianne poursuit :

— Il faut parler au chemin, l’apprivoiser. Et n’allez pas trop vite.

Julien boit une rasade, puis suit la jeune femme. Obnubilé par le balancement de sa jupe, il en oublie par instants son souffle trop court et son corps tout en souffrance. Après une bonne heure sur un sentier grimpant une combe rocheuse en zigzag, à murmurer au sentier de bien se tenir tout en se sentant un peu ridicule, il réalise que son pas est devenu plus sûr et son souffle plus régulier : il prend même un certain plaisir à sentir les muscles de ses cuisses, de son ventre se nouer rythmiquement pour le hisser de plus en plus haut, derrière la jeune fille qui se retourne de temps à autre pour s’assurer qu’il la suit. Elle lance de temps à autre un appel, dont l’écho se répercute sur les falaises. Mais toujours pas de chèvre en vue. La pente est de plus en plus raide, mais le sentier reste bien marqué. Le nez frôlant la paroi, Julien ne peut s’empêcher d’admirer la roche, bleutée, verte, rose même par endroits. À un moment, grisé, la tête légère comme un ballon de fête, il s’arrime solidement au rocher tiède et tente un regard en contrebas. Des pâturages de tous les verts possibles s’étagent comme autant de vertigineuses marches d’escaliers. Ils surplombent un minuscule village, tout en bas dans la plaine-écrin. La tête lui tourne. Une puissante envie de tout lâcher, de se laisser voler jusque là-bas s’empare de lui…

— Qu’est-ce que vous faites ? Venez !

La note d’inquiétude dans la voix de la jeune femme le ramène à la réalité. Il rit, puis grimpe la rejoindre, léger comme il ne s’est jamais senti de sa vie. Elle l’attend, sévère :

— Il faut respecter la montagne. Vous ne savez pas ce dont elle est capable.

Ses pommettes sont rose vif, un filet de transpiration irise son front. Ce qu’elle est belle. Julien lui prend la main, la baise, la regarde si intensément qu’elle détourne le regard. 

— Il va y avoir un passage un peu délicat. Vous passerez en premier. Ce ne sera pas le moment de regarder en bas.

Le duo grimpe encore quelques dizaines de mètres, puis le sentier disparaît sous un énorme rocher. 

— Voilà. Vous prenez là, sur la gauche. 

Julien hésite. Il ne veut pas paraître idiot devant la jeune femme, mais…

— Tenez. Les mains ici, puis votre pied, là.

Elle le frôle en lui montrant les prises. À nouveau, un désir fou, féroce s’empare du jeune homme. Mais ce n’est vraiment pas le moment. Il empoigne avec force les endroits choisis, délicieusement chauds et rugueux. Ses pieds suivent comme par magie. Heureux de découvrir que sa force lui permet de se hisser facilement, il s’interdit de songer à la descente. Plaisir d’enfant qui grimpe un arbre. Il rit. Julianne rit en écho. Elle est déjà derrière lui. Elle a grimpé comme une chevrette.

— Encore quelques dizaines de mètres, et on sera au sommet !

Julien court presque sur le sentier dont la pente s’est radoucie. Il a hâte de s’arrêter, de pouvoir regarder la jeune femme tout son saoul. Le sommet qu’il s’était préparé à devoir encore conquérir se révèle être un large plateau. Au pied d’une puissante croix en fer forgé, le couple reprend son souffle. 

— Regardez, on voit Lausanne ! Et presque tout le Léman…

— Et de l’autre côté ?

— Ce sont les Alpes là-bas, le Cervin, l’Eiger, le Mönch…

— Et la Jungfrau !

— Tiens, vous connaissez ?

Ils se regardent, étonnés d’être là. De là-haut, les Dents du Midi câlinent le ciel au lieu de le griffer, les très hautes montagnes tricotent des nuages aussi blancs qu’elles et les autres font le gros dos dans le lointain. Julien se sent bien, il est là où il doit être. La cabane n’existe plus. Julianne tire de son sac un morceau de pain qu’elle lui tend, puis déballe un petit fromage :

— C’est le dernier ! J’ai intérêt à retrouver bientôt mon troupeau !

Jamais il n’a mangé quelque chose d’aussi exquis. La jeune femme grignote pensivement de son côté. Elle a retroussé ses manches. Il regarde ses bras nus, hâlés, ronds, fermes. L'éternité, maintenant, lui appartient. Le silence les rapproche encore. Soudain il frissonne. Un petit vent frais – précurseur de l’automne - s’est levé :

— Eh oui, on est à 3000 mètres ! On va redescendre par là. Je veux vous montrer quelque chose.

La jeune femme dévale la douce pente en courant, puis se retourne :

— Allez-y, n’ayez pas peur !

À chaque pas, il glisse sur plusieurs mètres, craintif à l’idée de tomber, mais bientôt son pied devient plus sûr et il commence à prendre un certain plaisir à glisser, un peu comme un skieur désarticulé. Les ardoises crissent, crépitent, claquent, Julianne est déjà loin devant. Elle quitte bientôt le sol mouvant pour d’immenses plaques de granit. Le jeune homme la rejoint, le cœur battant. Elle s’est installée tout au bord d’une falaise vertigineuse. Le glacier des Martinets luit en contrebas, bordant un véritable cirque de montagnes. 

— Les Muverans. Penchez-vous, je vous tiens !

Julien aperçoit en contrebas un torrent sillonnant un camaïeu de verts.

— C’est le vallon de Nant. Si vous voyez mes chèvres, vous aurez un baiser.

Le jeune homme scrute attentivement les pâturages, ému par la petite main qui enserre sa ceinture. Il y a bien quelques petites taches claires, là, en contrebas, mais… Il les montre du doigt. Elle murmure à son oreille :

— Peut-être bien que c’est elles, les coquines ! Elles ont traversé depuis mon alpage… Des kilomètres !

Il se retourne. Julianne a ôté son chapeau et secoue ses longs cheveux, sérieuse, ses yeux reflètent le ciel. Il s’y perd. Il ne sait plus où il est. La seconde d’après, il l’a serrée contre lui et elle a fermé les yeux. Elle le laisse dégrafer son corsage. Sa poitrine est immaculée sous le soleil implacable et ses aréoles à peine colorées. Il les embrasse, les chérit, les lèche. Il doit se forcer à rester doux alors que l’instinct le pousserait à relever de force la jupe verte, à pétrir les cuisses fermes de la chevrière et à s’enfoncer tout de suite. La jeune femme est  complètement immobile. Par instants, elle ouvre les yeux et son regard se noie dans le bleu du ciel, bleu contre bleu. Mais Julien ne s’aperçoit de rien. Un autre homme a pris possession de lui. Un homme de la nuit des temps, un homme mûr qui pilote à travers ses mains, sa bouche, son sexe. Julianne gémit longuement quand il la pénètre enfin, très lentement. Il ouvre parfois les yeux pour résister, durer. Les montagnes se rapprochent. Il pourrait les toucher maintenant. Vont-elles l’enserrer, l’étouffer ? Cela lui est égal. Il est les montagnes et elles sont lui. Vertige. Julianne met les bras en croix, son corps nu plaqué contre la roche tiède ondule, s’offre sans retenue. Après leurs jouissances, presque simultanées, les montagnes sont devenues plus nettes encore. Le paysage plus coloré. Ils en font totalement partie. Ils s’endorment, enlacés sur la roche mère.

Le couple redescend en silence jusqu’à la cabane. Les vents thermiques se sont levés et les rayons de l’après-midi ne parviennent déjà plus à réchauffer l’atmosphère. La montagne est si vite dure, impitoyable. Quelques instants de grâce et c’est tout.

— Je dois redescendre avant la nuit. 

— Je sais. Veux-tu que je t’accompagne ?

— Non.

Le ton est ferme. Catégorique. Tout a été dit. Tout a été fait. Julianne ajuste son chapeau, fait un petit signe et déjà le sentier est vide. C’est comme si elle n’avait jamais existé, sauf que Julien n’est plus le même. Qu’il ne sera plus jamais le même. 

Les premiers jours, le jeune soldat posait incidemment des questions à ses compagnons, tentant de savoir s’ils avaient croisé une jeune femme, mais ils riaient : 

— Et pourquoi pas une vouivre ? La solitude t’est montée à la tête!

Indifférent à son soudain intérêt pour les chèvres, on lui a tout de même mentionné l’alpage de la Chaux, au-dessous du col des Pauvres, tenu par quelques bergers se relayant tout au long de l’été. Aucun d’entre eux n’a remarqué que le jeune homme autrefois si craintif passait maintenant des heures juché sur un promontoire, en dessus du vide, immobile comme un glaçon, le regard braqué sur la grande Dent de Morcles. Ni qu’il était beaucoup plus à l’aise sur les sentiers qu’autrefois, ni son intérêt subit et marqué pour les cartes militaires de la région. 

Deux mois plus tard, est enfin venue sa permission. Julien a été le premier à prendre sa veste, sa gourde, un baluchon avec quelques affaires – dont un bâton discrètement sculpté dont le pommeau représente une tête de chèvre - et commencer la descente sans dire adieu à personne. D’un pied sûr, il a rejoint rapidement le col des Perris-Blancs, puis attaque la vire à peine marquée menant à Pra Fleuri en murmurant en boucle :

— Chemin, respecte-moi comme je te respecte. 

Il s’est reposé un court instant en haut du vaste alpage de Pra Fleuri. Couché sur une crête donnant d’un côté sur un Grand-Muveran bien mystérieux sous sa chape de nuages, de l’autre sur l’arête de Javerne d’un vert luxuriant, il a senti une onde de bonheur immense le parcourir. Bientôt Julianne. Ses bras doux. Son corps de satin. Le sexe ému, le cœur au galop, il a alors dévalé le pâturage, puis est remonté plusieurs fois en grognant, avant de trouver la cheminée indiquée sur la carte d’état-major lui permettant enfin l’accès au col des Pauvres. Indifférent à la beauté désolée des rocs argentés qui montent la garde du défilé, il bondit d’un rocher d’éboulis à l’autre, fier de son pas presque aussi sûr que celui des chamois qu’il a longuement observés pendant ses gardes. Soudain, il bute contre un caillou, s’encouble et tombe sur l’éboulis, heurtant un rocher de la tête. Hébété, il contemple une tache rouge sur le rocher gris perle. C’est sa tempe droite. Il applique sur elle un mouchoir hâtivement glané dans son sac, puis, ignorant la sourde douleur, continue la descente. Le sentier se fait rude, en face des Dents du Midi lugubres car le ciel s’est entretemps couvert d’épais nuages gris. Julien glisse plus qu’il descend le sentier escarpé et humide. Aperçu en contrebas entre deux nappes de brouillard, l’alpage lui redonne un peu de courage. Il pourra se rincer la tempe là-bas, se faire soigner par Julianne. Le voilà maintenant tout près de la bergerie d’où émanent des bêlements. Soudain pris d’une énorme timidité, Julien avance en catimini jusqu’à la fenêtre de la bergerie. Un homme solide, qui doit avoir une quarantaine d’années, est en train de traire une chèvre. Il lève les yeux. Julien s’écarte brusquement. Tandis que retentit un impressionnant coup de tonnerre, le jeune homme se glisse jusqu’à la bâtisse attenante à la bergerie et avise une fenêtre éclairée. Elle est là. Julianne. Sa belle amie, en train de recoudre une pièce de tissu sombre, la tête penchée vers une lampe à pétrole, une grosse natte lovée contre sa poitrine ronde. Ses seins… Julien ferme les yeux tandis que la pluie commence à tomber, rageusement. Claquement de porte. Julien n’a que le temps de contourner la demeure, tandis que l’homme arrive de la bergerie.  Une fois qu’un nouveau battement signale son entrée dans la maison, Julien regarde à nouveau prudemment par la fenêtre, le cœur emballé, tandis que la pluie dégouline dans son cou. L’homme s’est placé derrière Julianne. La jeune femme lève les yeux. Son regard bleu Léman fait frissonner le jeune homme. Une bouffée de souvenirs lui chauffe l’âme. Elle sourit à l’homme, lâche son ouvrage et lève les bras tandis qu’il l’enlace et pose tendrement deux mains noueuses sur son doux ventre :

— Tu crois que…

— Mais ce que tu es impatient !  Ça ne fait que huit semaines. Il en faut encore au moins quatre pour être vraiment sûr…

Huit semaines… Julien comprend soudain que l’averse orageuse qui le détrempe ne s’arrêtera plus jamais.