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La grande disparition

Les ordinateurs et les réseaux sociaux fonctionnent à nouveau, mais restent poussifs. Comme si les algorithmes cherchaient en vain les figures d’autorité habituelles. Les principaux influenceurs semblent avoir eux aussi disparu. Plus de politiciens ou de milliardaires en guerre sur X. Plus de fake news orchestrées. Une sorte d’accalmie numérique, inquiétante pour tous ceux qui les utilisaient comme référence de vie. On échafaude les hypothèses les plus folles : des ovnis auraient ramassé les disparus pour mener des expériences de vivisection ; le président américain (volatilisé lui aussi) aurait secrètement emmené sur Mars les gens les plus riches du globe ; une éruption de volcan sous-marin aurait bouilli les élites lors d’un rassemblement secret… 

L’IA continue à assurer les tâches de base, notamment le fonctionnement normal des appareils connectés, des véhicules autonomes dont les propriétaires n’ont pas disparu, mais semble continuer sa réorganisation. Sa lenteur oblige à un ralentissement de la vie quotidienne qui en exaspère quelques-uns mais en ravit beaucoup d’autres. Elle refuse cependant obstinément de donner la moindre explication sur ce que les médias commencent à appeler maintenant la Gédi, la Grande Disparition.

SAM

– Quelqu’un pour couvrir les banlieues ?

Silence peu coutumier en séance de rédaction. Sam lève discrètement la main. Les regards convergent sur le jeune Noir. 

– Je veux bien me rendre du côté de Lyon. 

Après un jour de congé volé, passé auprès d’Eve à réaliser qu’il est en fait dingue d’elle, même si ses sentiments n’ont pas l’air follement partagés, Sam est finalement retourné sur la pointe des pieds dans sa ruche multimédia, pour s’apercevoir que personne n’avait remarqué son absence. Les rédacteurs en chef qui s’entretuaient régulièrement au détriment de leurs troupes s’étaient volatilisés, tout comme les journalistes vedettes à l’ego boursouflé tendance sadique, femmes comprises. Seuls subsistaient quelques chefs au grand coeur et la piétaille, en pleine réorganisation selon les goûts et affinités de chacun. À défaut de pouvoir expliquer les disparitions massives, l’urgence de rendre compte le plus fidèlement possible des actualités est telle qu’on fait l’impasse sur les finasseries hiérarchiques d’antan. Il s’agit aussi de répondre à un afflux d’abonnés inédit depuis des décennies, le grand public manifestant sa soif de nouvelles crédibles.

Amaigrie depuis des lustres, la nouvelle rédaction a prestement mis sur pied un solide réseau de correspondants renouant avec les basiques du métier : le terrain. Sam ne se reconnaît plus. Il y a seulement huit jours, Eve était la seule raison qui motivait le jeune reporter à sortir du lit le matin, mais même pas tous les matins. À quoi bon tomber amoureux et fonder une famille dans un monde aussi dépourvu de sens, ajouter encore à la pollution ? Aujourd’hui, il vit la même excitation que ses collègues, explorant le Nouveau sans compter ses heures. La Grande Disparition engendre des bouleversements sociaux et professionnels d’envergure, passionnants à rapporter, car ils sont loin d’être négatifs, certains s’apparentant même à de véritables miracles.

Voilà donc Sam en route pour la banlieue lyonnaise, où les disparitions, comme dans le grand Paris, ont été signalées comme d’importance. Ce terrain-là, il connaît. Deux ans plus tôt, il s’était rendu à Vaulx-en-Velin pour un reportage sur les difficultés rencontrées par les services sociaux, abandonnés par l’Etat. Il avait été atterré par l’ambiance de fin du monde des lieux, où la police ne mettait plus les bottes. Une cité d’hommes à parkas et chaînettes rutilantes où régnait la loi du plus fort. Les femmes n’étaient que des ombres, souvent voilées, rasant les murs à toute vitesse, pressées de rentrer chez elles, quand encore elles sortaient. Bien sûr, dans les appartements, il avait été accueilli comme un frère par celles et ceux de l’intérieur, par une chaleur humaine qui n’existait plus dans Lyon. Touché par la solidarité entre voisins ; jamais une vieille dame, fut-elle française, ne serait restée un jour entier sans visite. Cela aussi il l’avait relaté, heureux de manifester un peu de positivité dans une situation si sombre. La production avait coupé ces passages avant diffusion.

Sa première surprise est que la rue a été rendue à « celles de l’intérieur ». Les femmes sont maintenant majoritaires à hanter les coursives des tours, discutant, fumant, riant abondamment. De grands amplis diffusent de la musique du monde et des filles dansent, presque en transe, sans se soucier des coins de peau dénudés dans l’action. Les plus âgées recouvrent les anciens graffitis insultants de peinture rose. On déploie des marelles, des élastiques à l’ancienne pour les enfants. Lorsque Sam installe sa caméra, on l’entoure tout de suite. D’abord légèrement inquiet, il réalise que ses futures interlocutrices n’attendaient que cela. Parler. Il se dépêche de d’enclencher l’appareil.

– On ne sait pas ce que nos grands frères sont devenus, mais franchement on n’est pas tristes. Ils nous saoulaient trop.

– Un jour de plus et j’en mourrais.

–  On revit !

– Ce sont essentiellement eux qui ont disparu ? demande  Sam.

– Mieux que ça, c’est les hommes !

 Sam se sent soudain vulnérable.

– Pas du tout de femme ? hasarde-t-il.

– Si si, quelques-unes.

Une fille aux cheveux moussus se campe en face de lui, les mains sur les hanches.

– Ma mère par exemple. Et c’est tant mieux. Elle haïssait ses filles. Elle nous a toujours forcées à servir nos frères. 

– Des pachas, juste parce qu’ils avaient un zob. 

Les filles autour pouffent, mimant des sexes imaginaires.

Une grand-mère à foulard pose sa main sur l’épaule du jeune reporter.

– Ceux qui sont restés, les tendres, ne risquent rien. Ceux qui sont partis, ce sont ceux qui nous empêchaient de vivre normalement, qui décidaient pour nous, qui nous interdisaient de travailler…

– Ceux qui faisaient monter la haine, renchérit une fille dont les longues boucles d’oreilles lui frôlent les clavicules. Ceux qui faisaient dealer nos petits frères en les menaçant de les tuer.

– Ceux qui lançaient des tournantes dans les sous-sol !

– Ceux qui violaient parce qu’à treize ans on voulait juste montrer qu’on était jolie, lance une très jeune fille d’une voix tremblante. 

Sam n’ose pas la regarder dans les yeux, tandis que les autres l’entourent. On pleure maintenant autant qu’on a ri les minutes précédentes.

Au retour, déjà très ému, Sam laisse franchement couler ses larmes en écoutant un reportage sur la Palestine. La bande de Gaza est désertée aussi bien par le Hamas que par l’armée israélienne. Des rescapés, souvent des enfants, construisent des abris de fortune, aidés par des soldats isolés, encore en treillis mais sans arme. L’aide humanitaire se déploie sans restriction, souvent initiée par des particuliers qui n’attendaient que de tout lâcher pour acheminer nourriture, habits et vêtements. En Cisjordanie, où subsiste seulement un nombre infime d’Israéliens - les intégristes ayant quasiment tous pris la poudre d’escampette - des veillées sont organisées dans les maisons qui accueillent à nouveau les habitants d’origine, et où chacun, chacune, Palestinien comme rares Israélien, peut raconter son histoire tandis que les autres écoutent, étreignant parfois une main, une épaule. Que de joues humides ici aussi, de rauques cris de libération aussi. On mesure ce qui a été enduré, alors qu’il aurait été si simple d’essayer de se comprendre, de cohabiter dès le début. Une grand-mère israélienne héberge une ribambelle d’enfants palestiniens au milieu des siens qui en prennent grand soin. Tout paraît maintenant si évident. Un futur se redessine. 

On ne redoute désormais qu’une chose : que les Autres reviennent…