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La grande disparition

ZOE, JO

La cafétéria de l’hôpital ne désemplit pas. Libérés des menus réglementaires, les cuisiniers improvisent chaque jour, et ça se voit dans les assiettes. Zoé déjeune avec Jo, une amie médecin spécialisée dans les maladies auto-immunes.

– J’ai attendu des moments comme ceux-là toute ma vie ! lance Jo, contemplant son plat aux couleurs appétissantes sans y toucher. 

– Et ça te coupe l’appétit ?

– Tout est devenu si intense. Imagine, je peux utiliser toutes les ressources existantes, même les plus insolites, les plus hérétiques aux yeux des grands pontes, et surtout faire jouer ouvertement mon intuition.

– Tu as ressorti ton pendule, avoue !

– Plus besoin de l’actionner en cachette ! Tu rigoles, mais je suis en train d’organiser des séances de tambour chamanique pour provoquer des transes chez mes patients. Maintenant, je peux chercher partout, même là où on me disait autrefois de ne pas regarder, au lieu de me contenter de traiter les symptômes.

– Big Pharma n’a plus qu’à bien se tenir !

– Il n’y a plus personne aux commandes. Ceux qui travaillent encore dans le secteur nous proposent désormais de l’homéopathie, des cocktails de plantes créés par l’IA ou même de la neurochromophonie.

– Ils soulèvent tous les tapis pour voir ce qu’on y aurait dissimulé, soupire Zoé.

– Pas que de l’ancien ! Les rescapés de Pifzer m’ont soumis des traitements à base d’ARN adaptatif conçus pour réduire drastiquement les effets secondaires. Et toi, au front, ça se passe comment ?

Zoé, qui a terminé son assiette, pioche goulûment dans celle de son amie.

– Bien. Maintenant qu’on écoute les patients, on réalise qu’ils savent souvent mieux que nous ce dont ils ont besoin. Tu devrais manger pendant que c’est chaud !

– Tu as remarqué comment les patients allaient mieux depuis la Grande Disparition ? On a actuellement plus de sorties que d’entrées à l’hôpital.

– Pas faux. Comme si leur guérison s’accélérait. J’ai parfois aussi le feeling que le temps a changé. Chaque fois que je regarde l’heure, je fais des bonds.

– Le temps ne se ralentit pas vraiment pour nous autres, les galopeurs des longs couloirs.

– Parfois il file très vite, parfois il se traîne, insiste Zoé. C’est comme s’il s’adaptait à notre état d’esprit.

– C’est pas nouveau… Quand on s’ennuie, les heures sont toujours interminables. Et à l’inverse… Zoé l’interrompt : « Bien sûr. Mais là, c’est encore accentué, non ? »

Jo regarde sa montre :

– Nom d’un IRM !  Je devrais déjà être avec mon premier patient de l’après-midi.

– Quand je te disais…

La doctoresse se lève brusquement.

Zoé lui sourit :

– Respire, dis-toi que tu as tout le temps, dit-elle en mimant un élastique entre ses mains.

Jo se rassied sur une fesse et attrape sa fourchette.

– D’accord. Mais si mon patient est arrivé avant moi, je lui dirai que c’est ta faute.

 

SAM

L’ambiance des séances de rédaction matinales a changé. Croissants et boissons chaudes, apportés spontanément par les uns et les autres, se disputent les faveurs de l’assemblée. Les regards sont chaleureux. Les médisances d’avant ont laissé place à des discussions passionnées. On échange les dernières nouvelles, même personnelles. On rit beaucoup. Mais aujourd’hui, la tension est palpable. Tirée au sort la veille, la responsable du jour a la mine grave.

– La bourse est en train de dévisser. Il faut faire un suivi d’heure en heure. On s’y met tous. Immédiatement. Prêts à épauler Annick sur les finances et l’économie ?

Tous acquiescent. « Alors qui prend quoi ? »

Un vieux journaliste lève la main :

– C’est jour de paye dans la plupart des boîtes. J’ai contacté les comptables IA de plusieurs entreprises, dont la nôtre. Il fait signe à Sam de poursuivre.

– Moi, j’ai appelé les organismes qui distribuent les allocations.

– Bon réflexe, Sam, salue la responsable. Les allocs étant désormais plus nombreuses que les salaires. Alors ?

L’ancien lisse les innombrables poches de sa veste élimée :

– Comptables, organismes… Tous se disent prêts à créditer les comptes mais attendent validation. Reste une question… 

Il hésite. Le jeune Noir enchaîne.

– Y a-t-il encore quelqu’un pour valider ces versements ?