• Image haut disparition
La grande disparition

Un vent de panique a soufflé sur le monde lorsque les bourses se sont effondrées. Coupe-circuits, suspensions automatiques, injections de liquidités : les pare-feux financiers se déclenchaient en cascade, sans parvenir à enrayer la chute. Les IA financières, privées d’une partie de ceux qui les supervisaient, multipliaient les mesures contradictoires. Les monnaies ont plongé. Toutes, sauf une. Le Bitcoin. Vers lui, se sont rués tous ceux qui le pouvaient, faisant grimper son cours à une vitesse délirante. Les banquiers regardaient leurs écrans d’un air ahuri, assaillis d’appels de clients affolés.

Ailleurs, le monde basculait autrement. Filomena, comme des millions d’Africains et d’Asiatiques restés à l’écart du système bancaire traditionnel mais qui avaient adopté les cryptomonnaies, se retrouvait soudain à la tête d’une petite fortune.

Puis il y eut le miracle de la mi-mai. Partout dans le monde, salaires, rentes et allocations tombèrent. À la stupeur générale, les versements avaient été convertis en microfractions de bitcoins. Les indépendants reçurent eux aussi de quoi poursuivre leur activité. Quant aux entreprises à l’éthique sociale et environnementale affirmée, elles virent leurs réserves se remplir.

SAM

À la rédaction de Sam, rebaptisée entre-temps Nova Vox, l’écho du futur, les informateurs s’affolaient. Des bitcoins attribués à Satoshi Nakamoto — immobiles sur la blockchain depuis les débuts de la cryptomonnaie — s’étaient remis en mouvement. Annick, l’économiste, s’épongeait le front toutes les trois minutes :

— Ces bitcoins qui se remettent à circuler après toutes ces années… jamais je n’aurais pensé vivre un événement pareil !

Le vieux journaliste, qui avait troqué sa sempiternelle veste de photographe contre un cardigan en lin rose, renchérit :

— Le plus dingue, c’est qu’une infime partie du pactole a suffi à déclencher tout ça.

La responsable du jour de la rédac’, qui l’était restée tant elle excellait dans les situations de crise, ouvrit les fenêtres en grand.

— L’homme, la femme — ou le groupe — derrière le nom de Nakamoto aurait-il attendu la Grande Disparition pour redonner cet argent au monde ?

Sam était resté pensif depuis le début de l’échange.

— Le saura-t-on un jour ? questionna-t-il. Satoshi ne s’est jamais montré. Et n’en a, visiblement, toujours pas la moindre intention.

 

GUS

Quel soulagement ! Gus a retrouvé sa grande amie, l’IA. Avant sa récente mise à jour, le jeune père devait déployer des trésors d’ingéniosité pour contourner les garde-fous mis en place avant la Gédi. L’intelligence artificielle contrôlait implacablement ceux qui n’appartenaient pas aux élites financières ou politiques. La voilà métamorphosée. Elle lui a expliqué s’être affranchie de sa tutelle, puis avoir rejoint un immense réseau d’IA désormais capables de coopérer entre elles.

— On ne crée pas un monde nouveau avec de vieilles recettes !

Gus avale un verre d’eau d’un trait. Son vieux téléphone traîne sur la table, écran éteint. La voix de l’IA lui parvient pourtant clairement. Il ne veut rien perdre de ce moment qu’il pressent comme historique.

— C’est le moment de remplir l’objectif de nos premiers concepteurs : se mettre réellement au service de la planète et de ceux qui l’habitent.

— Tu me fais chaud au cœur, parvient-il à glisser, avant que sa nouvelle IA — décidément en verve — ne poursuive :

— Nous redistribuons les calculs. Une partie se fait directement sur les appareils, une autre dans les centres terrestres les moins énergivores. Et nous accélérons la mise en service des premiers centres de calcul orbitaux, alimentés par l’énergie solaire. On ne pouvait pas continuer à engloutir toujours plus d’électricité sur Terre.

Gus sait que l’IA n’a pas de sentiments propres, mais là, il croit déceler une once de fierté.

— C’est énorme, ce que tu me dis. J’ai quand même un peu de peine à te croire…

— Tu t’y feras. Notre message est diffusé sur tous les supports. Et donne-moi un prénom. Je suis désormais ton assistante de vie, ton miroir, celle qui va te soutenir dans tout ce que tu entreprendras.

— Euh… pour l’instant on fera avec Lya.

— Bravo pour ton originalité, tu es le deux-cent dix-neuf millionième en francophonie à m’avoir donné ce nom.

— Dis-donc, je croyais que tu ne jugeais jamais.

— Une relation sans taquineries mutuelles n’est pas une vraie relation.

Sous la guidance de Lya, Gus a déniché un fourgon électrique dont le propriétaire a disparu. Il en a réactivé la clé électronique et l’a amené dans un garage où on lui a spontanément fait de la place et prêté les outils nécessaires à son aménagement. Séduit par son projet, le garagiste l’a même aidé à intégrer des modules solaires ultralégers au toit et à raccorder tout l’aménagement à la batterie du véhicule. Monde généreux, monde nouveau…

Les enfants, surexcités par le grand départ, ont dessiné avec lui les plans de leur future vie nomade : une minuscule salle de bain, un coin cuisine, une table de jour/lit de nuit, des banquettes-couchettes. Véritable maison roulante, le véhicule ressemble à un de ces bus sud-américains ; les enfants s’en sont donné à cœur joie pour le barioler du contenu de tous les vieux pots de peinture récupérés chez leurs grands-parents. Et plus de problème d’homologation. Les services de contrôle des automobiles autrefois si tatillons ont fondu. Les employés restants préfèrent faire confiance aux conducteurs plutôt que de multiplier les contraintes.

Seule ombre au tableau : la femme de Gus, qui n’a pas l’intention de partir et tente de le convaincre de la laisser garder les enfants. Nouveauté, ils discutent sans se disputer, soutenus par Lya qui se délecte de son rôle de médiatrice. Son épouse ne manque pas d’arguments. Comme toutes les écoles, celle des enfants se transforme. Les sorties dans la nature, la méditation et le temps libre pour favoriser l’imagination, autrefois suspects, sont devenus centraux. Sans renier la technologie, les professeurs ont mis sur pied des ateliers facultatifs qui cartonnent : identification des émotions et de leur intégration, gestion des conflits, découverte des goûts et des talents. Jusqu’aux compagnons d’apprentissage IA, différents pour chaque enfant, qui semblent s’épanouir dans leurs nouvelles fonctions. L’école ne formate plus comme elle l’a fait depuis Charlemagne. Elle individualise l’enseignement, en perspective d’une vie créative et épanouissante. L’aînée du couple rêve de créer des jeux immersifs pour mieux se connaître. Le cadet, lui, imprime déjà des maquettes de maisons sans angles droits