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La grande disparition

ZOE

Zoé se réveille d’excellente humeur et s’étire comme un chat d’appartement, surprise que ses articulations ne grincent pas comme chaque matin depuis son cinquantième anniversaire. Son rêve de la nuit, ou plutôt d’après insomnie, lui revient. C’est qu’elle dormait si mal ces derniers temps, à se réveiller avant trois heures du matin, son mental suractif lui soufflant mille stratégies pour apprivoiser une infirmière-cheffe dont la principale occupation consistait à martyriser « son équipe d’incapables » et s’en plaindre à ses supérieurs. 

Ce matin-là, Zoé s’était exceptionnellement rendormie avant l’aube et avait plongé dans un rêve intense. Elle évoluait dans une Genève-jardin baignée d’une lumière éclatante. Sautillant de joie, elle avait pris son élan, tapé du pied et s’était élevée dans les airs sans difficulté. Elle avait ressenti dans chacune de ses cellules cette légèreté incomparable, cet ineffable bonheur de voler, d’autant qu’il lui suffisait d’ouvrir les bras et de les orienter comme des ailes pour changer de direction, ou battre les deux à la fois pour monter davantage et survoler la ville, nageuse aérienne dans un rêve si intense qu’il paraissait plus vrai que la réalité…

SAM

Plongé dans le même rêve exaltant, son voisin Sam s’est réveillé tôt, instinctivement poussé à bondir hors de son lit pour revêtir son jogging et nouer en catogan ses cheveux fraîchement tressés. Autant courir avant le boulot plutôt qu’après, exténué par une nouvelle journée de travail dépourvu de sens. S’il ne devait pas s’acquitter d'un loyer indécent pour un studio à Champel, une assurance-maladie hors de prix et un empilement de factures, il ne resterait pas dix minutes dans ce job de journaliste qu’il commence à exécrer, incité à mettre sans cesse en exergue le pire de l’humanité, à désinformer même parfois involontairement. C’est que dans les rédactions exsangues d’un métier en voie de disparition, les moyens manquent pour vérifier les sources. La compétition avec les réseaux sociaux est sans merci. Au milieu d’un openspace, privé de toute intimité, il ressent quotidiennement une envie de mourir, seul moyen d’échapper à cette vie absurde, comme dans le bouleversant Flying High de Jefferson Airplane qu’il écoute en boucle, nostalgique d’une époque qu’il n’a jamais connue. 

Mais aujourd’hui, tout est différent. Genève semble fonctionner au ralenti. On avait déjà vu des véhicules autonomes immobilisés en pleine rue après un bug ou un piratage, mais jamais en si grand nombre. Quelques voitures restent arrêtées au milieu d’un carrefour, d’autres attendent sagement le long des trottoirs, comme si elles avaient perdu toute consigne. Les feux de circulation ne fonctionnent plus. Les transports publics semblent les seuls à ne pas être impactés. Même si l'on s'était déjà habitué au quasi-silence des moteurs électriques, le calme est plus profond que d'habitude. Tout paraît feutré. Comme si de grandes quantités de neige étaient tombées sur la ville, une neige chaleureuse, luminescente.

Sam aspire à grandes goulées un air délicieusement frais. Il se sent les mêmes ailes que dans son rêve, comme si la gravité s’était soudain allégée. Après une bonne douche, il décide de débuter officiellement cette belle journée par un Macchiato au café-librairie de Carouge, la rédaction attendra. À cette époque où tout change si vite, l’endroit a quelque chose d’immuable et de rassurant. Eve, la propriétaire au chignon blond perpétuellement sur le point de se défaire, défend inlassablement la sensualité des parutions sur papier. Après l’avoir accueilli avec des étoiles dans les pupilles, elle lui raconte son rêve ailé de la nuit. Le même que lui.

GUS

Bizarre. L’IA que Gus contacte régulièrement pour y glaner des recettes destinées à assurer au mieux sa mission de père au foyer affiche depuis minuit ce message: « Importante réinitialisation en cours, merci de patienter ». Son épouse a découché, lui assurant que le piment qu’apportait sa relation avec un autre homme servait leur couple et qu’elle l’aimait plus que jamais : « C’est comme les enfants, ce n’est pas parce qu’on en a un deuxième qu’on aime moins le premier » se plaisait-elle à lui répéter, imperméable à ses réticences. 

Les enfants, justement. Gus débarrasse prestement les restes de leur petit-déjeuner, indifférent à leur discussion animée au sujet de leurs rêves étrangement similaires de la nuit. Lui ne se rappelle jamais les siens. Il les houspille :

- Allez, vos dents, et on file ! On a déjà un quart d’heure de retard.

Après une course effrénée au volant de sa vieille Peugeot, évitant parfois de justesse des véhicules abandonnés ou des piétons hébétés, il constate à son arrivée à l’école privée située à l’autre bout de la ville que les cours n’ont pas commencé. Les professeurs sont encore dans le préau, discutant entre eux de manière animée. Aurait-il mal regardé l’heure au réveil de ses troupes ? Assurément non, il est bien neuf heures à l’horloge numérique de l’école. Tandis que les enfants, ravis du sursis, s’élancent rejoindre leurs camarades, il rejoint le groupe.

– Les assistants IA ne fonctionnent pas aujourd’hui, explique le maître principal d’un ton las. On va devoir enseigner à l’ancienne.

Aucun enseignant ne paraît pressé de rejoindre les classes. Dans cette école dont les choix pédagogiques impliquent de préparer les kids à un futur hautement technologique, on s’est déjà habitué à dispenser un enseignement sur mesure par le biais d’assistants éducatifs d’intelligence artificielle. Après analyse préalable de sa manière d’apprendre selon son type d’intelligence, l’enfant est gratifié des meilleures méthodes; à un kinesthésique, son assistant proposera des cours axés sur les travaux manuels, à un imaginatif, l’enseignement sera raconté comme une histoire, quant aux hyperactifs, coiffés dès le matin de casques de réalité virtuelle, ils sont invités à étudier en restant constamment en mouvement. Gus avait trouvé ça fantastique au début, surtout que les profs, beaucoup moins stressés que du temps des classes ingérables tant les élèves étaient nombreux et à niveaux différents, promettaient d’être pleinement disponibles pour assurer la partie humaine, voire affectueuse de l’enseignement et aider les kids à réaliser leur potentiel pour une vie épanouie. Pieux fantasme. Il a vu sa progéniture dépérir, minée par le côté ultra compétitif des classes. Mais comme dit son épouse, on doit les préparer au monde qui vient, et ce ne sera pas un monde de bisounours.

Et si… ?

Aujourd’hui, au lieu de s’entraîner dans le préau sur les rameurs, cycles et autres appareils de fitness à écrans sophistiqués, les enfants retrouvent spontanément les jeux d’antan; balle brûlée, colin-maillard, ils s’amusent tellement que les pré-ados les plus blasés finissent par les rejoindre. Il faut dire que l’absence de Thomas et de sa bande de harceleurs contribue à alléger l’atmosphère. 

Gus en a presque oublié ses tâches quotidiennes. Il sort précipitamment de la cour barricadée de l’école. Une fille en robe couleur de printemps lui décoche un sourire spontané. Depuis combien de temps ne lui a-t-on pas souri dans la rue ? À fortiori une femme, maintenant qu’il est interdit de prendre ne serait-ce qu’un ascenseur avec une « personne à vulve ».

Comme sa ruine roulante est garée correctement, Gus décide de rentrer à pied. Ses gamins le serinent de passer à l’électrique, mais il est attaché aux hoquets de son moteur thermique, alimenté exclusivement en biocarburants. Il est agréablement surpris de constater que les passants flânent, se sourient effectivement, voire engagent des conversations animées. Les androïdes sont les seuls à se hâter encore. Après deux heures de marche, il n’a plus le courage de faire les courses prévues dans les rares épiceries qui subsistent et opte pour une livraison par robot-cheval. Vestige d’antan, le cliquetis des sabots lui fait toujours du bien. Une fois de retour chez lui, son ordinateur s’allume d’un claquement de doigts, projetant l’heure en chiffres gras sur le mur : seulement dix heures ? Il vérifie. Les horloges de la maison sont à l’unisson. Le temps ne s’est tout de même pas détraqué, lui aussi ?