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La grande disparition

SAM

Confortablement lové dans les coussins du coin café de la librairie, Sam le journaliste scrute un écran plat à l’ancienne, tout à fait exceptionnellement allumé. Un bandeau déroulant sur fond fluo fait état de la disparition inexpliquée de plusieurs hauts dirigeants, dont ceux de la Chine, des États-Unis et de la Russie, mais aucun présentateur, ni humain ni robot, pour commenter plus avant. Il se passe vraiment quelque chose d’inhabituel. Pensive, la propriétaire s’assied à côté de lui :

– Je me demande si mon rêve de toujours ne serait pas en train de devenir réalité. 

– Tu es venue au café en planant ?

– Je te parle de mon idéal. Un monde sans malades au pouvoir. Après tout, nos dirigeants ne sont pas non plus à l’abri d’un burn-out, ils pourraient très bien s’être réveillés ce matin pétrifiés, incapables de se lever tant leur tâche leur paraît soudain absurde, tu sais comme ce roi indien Ashoka qui a connu l’éveil au milieu d’un champ de bataille. Subitement stupéfait de se trouver là, il a tout interrompu et édicté des mesures bien en avance sur son temps pour le bien-être de tous. 

Voilà ce que Sam aime tellement chez Eve. Ses perspectives sont toujours originales. Il désigne l’écran.

– Bon, là, ils semble qu’ils ont carrément disparu.

– Qui va s’en plaindre ?

– Je me demande si ce sont les seuls.

Le consommateur de la table voisine éteint l’écran de smartphone souple lové dans sa paume :

– Il semble que ce soit aussi le cas en Suisse. Un ministre sur deux est aux abonnés absents. 

– Ceux d’extrême-droite ? demande Eve.

– Pas forcément. Ça va être intéressant de savoir lesquels. 

– Il doit bien y avoir un point commun entre tous ces disparus…

– En tout cas, ces absences vont provoquer un sacré foutoir, lâche  Sam.

– Je suis pas sûre qu’on puisse déjà parler de disparition pour un seul jour. Si ça se trouve ils vont tous réapparaître demain…

– Pitié non ! l’interrompt le voisin, on en a tellement marre des caprices mortifères !

– … Réapparaître demain, transformés, reprend la belle libraire. Ce serait intéressant aussi.

DANIELA

Enfin !!!! 

Daniela flâne, savourant l’extraordinaire déroulé de son pied à chaque pas, consciente du rôle de chaque os, chaque tendon. À plus de quatre-vingts ans, elle est peut-être la seule à garder sa sérénité dans le quartier des grandes administrations. Son groupe de métaphysiciens a tellement attendu, espéré, oeuvré à ce que ces événements se produisent…

Des grappes de gens se sont formées autour de la cathédrale, trop occupés à parler pour songer à avaler leur poke bowl de midi. Daniela s’approche d’un groupe entourant une jeune femme.

– On devait boucler le budget aujourd’hui, gémit-elle. Et non seulement mon chef n’est pas là, mais le boss non plus. Ils ne répondent même pas à leur portable.

– Mon N+2 est aussi aux abonnés absents ! s’inquiète un autre.

– Pas mal de collaborateurs manquent aussi à l’appel, rapporte un troisième. 

– Il doit y avoir une explication, lance la jeune fille, formulant une question à l’intention du mini-écran parfaitement adapté à sa main.

– Tu perds ton temps Pernice, les réseaux sociaux sont morts aussi.

 – Tout comme nos assistants ! Qu’allons-nous devenir ?

– C’est général, ces brusques disparitions, ou seulement chez nous ?

– Ma femme a constaté le même phénomène dans sa banque privée, explique un gars en costume-cravate, mais comme son supérieur est un imbécile fini, elle est plutôt soulagée. En fait, là-bas, ils ont l’impression que ce sont les plus casse-pieds qui sont absents.

– C’est vrai que si on observe bien…

– Ça pourrait coller. Mon top-chef est un pervers accompli. N’a pas donné signe de vie aujourd’hui. 

– On va peut-être commencer à pouvoir bosser sans être emmerdés. Ou…

Il se tait, songeur, tandis que son vis-à-vis saisit la balle au bond :

– Ou plutôt se prendre un après-midi pour nous ! Qui vient boire un café ?

Un grand silence intervient. Les regards pétillent soudain. Pernice interrompt son pianotage désespéré :

– Moi ! lance-t-elle. Et après, on pourrait aller piquer une tête dans le lac.

– Le temps d’aller chercher mon maillot et je vous rejoins. Rendez-vous au kiosque !

Satisfaite, Daniela s’éloigne d’un pas très dansant pour son âge.

ZOE

L’infirmière Zoé parvient à l’hôpital où règne une excitation inusitée depuis l’époque du Covid. Androïdes d’accueil et réceptionnistes humains survoltés braillent dans leurs casques téléphoniques sans porter la moindre attention à qui entre ou sort du bâtiment. 

– Les États-Unis ont déclaré la troisième guerre mondiale à l’Europe ? glisse-t-elle à l’intention de sa voisine, en glissant son badge dans le senseur du tourniquet, regrettant aussitôt sa plaisanterie devant sa mine grave.

– Le problème est plutôt local : plusieurs chirurgiens manquent à l’appel ce matin. 

– Les flemmards ! Moi aussi j’aurais bien fait grasse matinée, lance une troisième interlocutrice, déjà revêtue de sa blouse blanche. 

– Ce qui est surprenant, rétorque la première, c’est qu’ils sont introuvables. Ils ne répondent simplement pas. Ils ne sont pas à la maison non plus.

Zoé parvient à son service avec un peu de retard, mais aucune remontrance ne lui est manifestée, l’infirmière-chef se révélant absente sans préavis. L’interne en charge se gratte la tête:

– Il y a quelque chose de bizarre aujourd’hui. Tous ces gens qui errent à la recherche de personnes disparues, et puis la police, tellement submergée par les demandes qu’elle ne répond plus.

Un jeune infirmier pénètre dans la salle de réunion, muni d’une poussette à trois roues dans laquelle braille un nourrisson. Essoufflé, il explique l’avoir trouvée sur les quais. Il a mis le bébé et son habitacle à l’abri et attendu en vain que quelqu’un se manifeste. Une aide-soignante récupère des lunettes connectées dernier modèle sur l’édredon de l’enfant.

– Encore une sportive qui préfère s’éclater en jogging plutôt que de s’occuper de son môme. Monde de dingue !

Zoé prend le tout petit dans ses bras. 

– Il pèse trois plumes. Ça fait un moment qu’il n’a pas été nourri. Je l’amène à la maternité. 

– Et nous tous, lâche l’interne, comme les flics, on peut se préparer à une journée de folie !